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Stéphane Magnin

Les Résidents

Pour L.F.D.A. 02

4c

«4C» : couleur, clarté, coupe (taille), carat, les quatre critères pour évaluer une pierre précieuse.

Une nuit d'entre les nuits, le khalifat Haroun Al-Rachid dit à Giafar Al-Barmaki:«Je veux que nous descendions cette nuit vers la ville, pour nous distraire ! » Et Giafar répondit : « J'écoute et j'obéis ! »
Et le khalifat et Giafar et Massrour le porte-glaive se déguisèrent et descendirent et se mirent à marcher à travers les rues de Bagdad, lorsqu'on passant dans une ruelle ils virent un vieillard fort âgé qui portait sur la tête un filet de pêche et une couffe et qui tenait à la main un bâton ; et ce vieillard s'en allait lentement en fredonnant ces strophes :

« Ils m'ont dit : « 0 sage ! Par ta science tu es entre les humains comme la lune dans la nuit ! »
Je leur répondis ; « De grâce épargnez-moi ces paroles ! Il n'y a point d'autre science que celle du Destin !»  Car moi avec toute ma science, tous mes manuscrits et mes livres et mon encrier, je ne saurais contrebalancer la force de la Destinée pendant un jour seulement ! Et ceux-là qui parieraient pour moi ne pourraient que perdre leurs arrhes !

En effet, quoi de plus désolant que le pauvre, l'état du pauvre et le pain du pauvre et sa vie !
Si c'est l'été, il épuise ses forces ! Si c'est l'hiver, il n'a pour se chauffer que le cendrier. S'il cesse de marcher, les chiens se précipitent pour le chasser ! Il est misérable un objet d’offenses et de moqueries ! Oh ! Qui donc plus que lui est Misérable ? S'il ne se décide point à crier sa plainte aux hommes et à montrer sa misère quel est celui qui le plaindra ? Oh ! Si telle est la vie du pauvre, que la tombe pour lui est donc préférable !

En entendant ces vers plaintifs, le khalifat dit à Giafar ; « Les vers et l'aspect de ce pauvre homme indiquent une grande misère. » Puis il s'approcha du vieux : 0 cheikh quel est ton métier ? » Il répondit: «O mon maître, pêcheur ! Et bien pauvre ! Et j'ai une famille ! J’étais khalife. Le Destin m’avait accordé tous ses dons. J’avais le plus beau des palais, il n’est plus qu’une infecte masure. Et, maintenant depuis midi, je suis hors de chez moi à travailler, et Allah ne m'a point gratifié encore du pain qui doit nourrir mes enfants. Aussi je suis dégoûté de moi-même et de la vie, et je ne souhaite plus que la mort ! » Alors le khalifat lui dit : « Peux-tu revenir avec nous vers le fleuve, et jeter, de la rive ton filet dans le Tigre, et cela en mon nom, pour voir un peu ma chance ? Et tout ce que tu retireras de l'eau je te 1’achèterai et te le payerai cent dinars. » Et le vieux se réjouit à ces paroles et répondit : « J'accepte l'offre et la mets sur ma tête ! »

Et le pêcheur revint avec eux vers le Tigre et y jeta son filet et attendit ; puis il tira la corde du filet et le filet sortit. Et le vieux pêcheur trouva dans le filet une caisse fermée, fort lourde à soulever. Et le khalifat aussi, après essai, la trouva fort lourde. Mais il se hâta de donner les cent dinars au pêcheur, qui s'en alla consolé. Alors Giafar et Massour se chargèrent de la caisse, rentrèrent au palais et en firent sauter les serrures et cadenas.

Haroum Al-Rahid  fit porter au pêcheur une cassette de rubis, diamants, émeraudes, saphir, pour restaurer la splendeur de son palais.

Les semaines, puis les mois passèrent et le pêcheur resta pêcheur. A la fin, dévoré d’une brûlante et dévorante curiosité Haroum Al-Rachid lui rendit une visite de courtoisie...Comme convenu, Haroum Al-Rachid arriva dans la masure délabrée, et il eut beau scruter attentivement chaque recoin, il ne remarqua aucun changement, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur de la vieille et grande bicoque. Ils prirent le thé, échangèrent les salamaleks et autres formules de circonstance jusqu’à ce que n'y tenant plus Haroum Al-Rachid demande au  pêcheur ce qu’il avait fait des pierres précieuses. Le pêcheur lui répondit, en pointant de l’index un trou dans le toit : « - Quand le soleil passera par cette brèche, tu sauras ! Ce que le Destin te donne, il peut te le reprendre. C’est pourquoi j’ai transformé l’âme de mon âme, le sol de mon sol, la vie de ma vie. «

Et à ce moment précis le soleil illumina de mille feux le sol qui scintillait de toutes la poussière et des minuscules débris des cailloux précieux que le pêcheur y avait fait maçonné…

Yves Tenret.

Avec la participation de : Yves Tenret, écrivain ; Bruno Persat, vidéo ; Alice Magnin, designer de bijoux ; Emilie Maltaverne, sculpteur ; Stuart, lapidaire.

Stéphane Magnin

Stéphane Magnin conçoit l’œuvre d’art comme un espace protéiforme aux qualités spatiotemporelles, un plateau constamment réaménagé. Cette structure peut se présenter sous forme de « maquette », de « surface temporaire », de « vaisseau spatial » ou de « module ». Elle est habituellement chargée de références à l’art des avant-gardes, à la science-fiction ou aux architectures utopiques des années 60 et 70, et son unique destination est de provoquer une rencontre, d’inviter le public à participer à une activité collective apparentée au jeu. [V. Th.]

Stéphane Magnin est né en 1965 à Paris.
Il vit et travaille à Cap d’Ail.

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Stéphane Magnin
SoleilMachine,  2005. Cap d’ail,
Photo du carton de Solar BBQ parade, le Dojo Nice, 2007.

 

 
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